LE FONDS RICOEUR N’EST PAS UN MAUSOLÉE MAIS UN CERCLE HERMÉNEUTIQUE OUVERT ET INVENTIF

Olivier Abel et Catherine Goldenstein ont fait visiter hier le Fonds Ricoeur (Boulevard Arago, faculté de théologie protestante) à l’équipe de direction de Thédodoc, le réseau francophone européen des Ecoles doctorales en théologie. Olivier insiste sur le fait que le Fonds Ricoeur n’est pas un mausolée mais un lieu de cercles, de traces, de contacts, de dialogues, de recherches. Catherine nous montre des notes manuscrites, le tiroir de rangement des cours de Paul Ricoeur, des traces émouvantes et stimulantes. A l’entrée, de la main de Ricoeur, le plan de la future bibliothèque du Fonds – avec, en marge, l’endroit où se trouvent les livres (Chambre à coucher, Escalier…) ! Je consulte brièvement avec émoi le fameux exemplaire annoté des Ideen I de Husserl, où Ricoeur, au stalag, a consigné sa traduction qui paraître à la Libération.

Dans la bibliothèque personnelle de Ricoeur (env. 12’000 livres), des puces de couleur indiquent les ouvrages annotés par le lecteur, ou les textes de l’auteur parus dans des collectifs. Olivier nous montre quelques dédicaces, par exemple celle de Pierre Bourdieu, très collégiale et amicale. Olivier souligne que le temps de la relecture des rapports entre philosophie et théologie chez Ricoeur va venir. Selon Abel, c’est Lacan, et non Lévi-Strauss, qui a ostracisé Ricoeur dans les années 60 en le faisant passer pour un théologien déguisé. En réponse à une de mes questions, Olivier Abel souligne que les deux textes des Gifford Lectures non repris dans Soi-même comme un autre en 1990 sont maintenant réunis en livre de poche avec la conférence de Tübingen « Amour et justice » (Seuil).

Chacun de nous consulte ou signale en tremblant tel ou tel livre d’un auteur proche de nous… Je découvre avec bonheur mon Ethique protestante dans la crise de la modernité, parmi les livres de Ricoeur: aucune annotation, me souffle Benoït Bourgine, c’est donc qu’il était d’accord avec tout ! Je sais bien que non. Olivier ajoute, toujours aussi généreux : Ricoeur appréciait beaucoup tes travaux. Je me rappelle, ému, mes trois contacts avec lui (à Neuchâtel, lors du Doctorat Honoris causa), à Genève (dialogue avec Jean-Marc Ferry), à Lausanne (conférence de Crêt.Bérard). Nous étions montés à pied le Petit Chêne et Ricoeur s’était confié sur les suites de sa conférence lausannoise sur le mal, les Gifford Lectures, son voyage à Prague, et l’annonce terrible de la mort de son fils Olivier. Dans soi-même comme un autre, la digression sur le tragique s’ouvre sur une dédicace: « A Olivier, encore ». Laisser une dédicace si personnelle dans un texte d’une grande densité, c’est un signe de vraie pensée, généalogique, critique, reconstructive; j’ai pousuivi modestement dans cette trace, dans certains de mes propres écrits, en variant les dédicaces à mesure des épreuves de l’existence, mais aussi des dettes de reconnaissance qui nourrissent nos reconstructions et nos essais.

Je raconte à mes collègues, plus jeunes pour la plupart, ce que fut la découverte du Conflit des interprétations en 1969, pour les jeunes théologiens que nous étions, Pierre Gisel, Corina Galland, Jean-Pierre Thévenaz et moi notamment. Nous nous souvenons des amis de Paul, Roger Mehl et Pierre Burgelin, à Strasbourg, André Dumas, ici à Arago, et tant d’autres. Et nous nous revoyons au Temple du boulevard Saint-Honoré, en 2005, pour les adieux à Ricoeur, avec Hans-Christophe Askani, Jean Greisch, Lionel Jospin, Sylviane Agasinski, Janine Philibert et tous ces témoins de l’amitié et de la dette.

Pas de mausolée pour Paul Ricoeur – mais des traces de créativité et de reconstruction, des élans, des trajectoires, un droit d’inventaire qui soit aussi un droit d’invention et d’innovation !

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Crédit photos : http://mots.extraits.free.fr/paul_ricoeur.htm

http://www.cinemaniac.fr/news/paul-ricoeur-philosophe-de-l-experience-humaine