LE FOOTBALL OPIUM DU PEUPLE ?

Voici les réponses plus détaillées que j’ai rédigées à la demande du Matin, qui en a sélectionné quelques-unes dans l’édition du 10 juin.

 

 

 

NEUCHÂTEL XAMAX Pour le professeur d’éthique Denis Müller, supporter du football neuchâtelois depuis le début des années 60, Bulat Chagaev, n’outrepasse pas ses compétences, mais il fait preuve d’arrogance.

Nouveau propriétaire de Neuchâtel Xamax, l’homme d’affaires tchétchène Bulat Chagaev se met une partie de la population à dos par ses décisions et ses déclarations. Sympathie déclarée pour le président tchétchène, nouveau nom pour le club, intervention dans le vestiaire, limogeage de l’entraîneur et du staff administratif: qu’est-ce qu’il fait faux? Question posée au professeur d’éthique et de théologie neuchâtelois Denis Müller (64 ans), enseignant aux Universités de Genève et de Lausanne et auteur du livre «Le football, ses dieux et ses démons».

 

Rebaptiser le club Neuchâtel Xamax Wainach, est-ce une bonne idée?

 

Cela me paraît une idée démagogique et populiste, davantage destinée à flatter l’ego de nationalistes tchétchènes qu’à manifester un engagement sérieux envers la région de Neuchâtel et des trois lacs. M. Chagaev met en parallèle Wainach et Xam Abegglen (1902-1970), à qui Xamax dont son nom, ça n’a pas de rapport. Une attitude respectueuse serait de prendre connaissance de la mémoire des lieux, de s’informer de l’histoire du club et de la ville, de parler avec les Neuchâtelois, plutôt que de développer une stratégie à la hussarde.

 

Bulat Chagaev peut-il argumenter que Wainach est un terme populaire pour un sport populaire?

 

Dans les cafés de Neuchâtel il se murmure que le prochain camp d’entraînement aura lieu à Grozny ! Cet humour décapant montre bien que les gens sont fâchés.

 

Pourquoi faut-il conserver le nom du club?

Quand Gilbert Facchinetti a dit récemment dans «Le Matin» que «Xamax, c’est toujours Neuchâtel», j’ai bu du petit lait. Cela m’a rappelé l’histoire de la fusion entre le FC Cantonal-Neuchâtel et Xamax, à laquelle je suis si attaché personnellement. L’équipe ne s’appelle pas Xamax, mais bien Neuchâtel-Xamax. Il faut maintenir le lien avec la cité et la région. Je suis heureux d’apprendre que M. Chagaev n’a jamais eu l’intention d’acheter le stade ! Mais ce n’est pas une raison pour qu’il achète les gens et les âmes. Il donne l’impression de nous prendre pour des nuls. Visiblement, il connaît mal le terrain où il a mis les pieds.

 

Quand il prétend qu’on lui fait un procès d’intention, que répondez-vous?

 

Il ne s’agit pas d’un procès, mais d’interrogations sérieuses. C’est à lui de prouver qu’il aime vraiment Neuchâtel et le football et que son achat n’est pas un coup de publicité et de propagande politique.

 

Quel est le rôle d’un propriétaire de club comme Bulat Chagaev?

Sa responsabilité est économique et juridique, mais elle est aussi morale. L’image du club en dépend et son attitude à l’égard de l’entraîneur ne doit pas être intrusive.

 

Que pensez-vous de l’intrusion de Bulat Chagaev dans le vestiaire à la mi-temps de la finale de Coupe de Suisse?

Comme l’a dit l’entraîneur Bernard Challandes, le vestiaire appartient au vestiaire. Il n’est pas interdit au président d’y entrer pour essayer de motiver l’équipe, mais c’est un signe de faiblesse pour l’entraîneur. Dans un cas normal, un dirigeant reste dans les tribunes, sans interférer dans la composition de l’équipe.

 

Et quand il sermonne les joueurs?

Visiblement, il s’est passé quelque chose… Son comportement n’a pas semblé correct: il aurait mieux fait d’encourager l’équipe. Ce qui vient de se passer avec le staff tend à confirmer la gravité de la situation. Il s’en est suivi un climat de peur. Ce sentiment est très répandu dans les esprits à Neuchâtel.

 

Le comportement des dirigeants influence-t-il celui des supporters?

Les dirigeants doivent donner l’exemple dans la manière de traiter l’entraîneur et les joueurs. Critiquer l’arbitre ou encourager les chants orduriers des supporters n’est pas acceptable. La lutte contre le hooliganisme ne passe pas seulement par des policiers dans les rues et dans les stades, mais par des médiateurs qui dialoguent avec les supporters. La médiation, c’est la responsabilité du club et de son président.

 

Chagaev a-t-il tous les droits?

Ses compétences sont celles qu’il s’octroie… Son prédécesseur Sylvio Bernasconi l’a dit crûment: quand on possède de l’argent, on détient du pouvoir. C’était scandaleux et inacceptable. Bulat Chagaev semble pour l’instant tout-puissant: avec la majorité des actions, il peut faire ce qu’il veut, tant qu’il reste dans la légalité. Mais s’il continue à faire preuve d’arrogance et de mépris, il y aura un phénomène de rejet ; beaucoup de personnes de tout niveau social se demandent s’ils vont encore avoir envie d’aller à la Maladière dans ces conditions. A tout prendre, pourquoi ne pas soutenir le FC Thoune de Bernard Challandes, ou une équipe lémanique ? Pour défendre les couleurs d’un club et leur rester fidèle, il faut se reconnaître dans l’esprit qui l’anime. Sinon, on va voir ailleurs.

 

Un problème de communication?

Oui, avec l’équipe et le public, mais aussi avec la population. Une équipe de mercenaires peut remplir le stade et faire gagner de l’argent à court terme, mais c’est de l’esbroufe. Une totale «déliaison» entre une équipe et l’esprit du lieu serait suicidaire.

 

De l’esbroufe?

Si l’argent frais du sponsor tchétchène conduit à augmentation du côté m’as-tu-vu, ça fera illusion, comme le feu d’artifice qu’il a offert à la population. Mais qu’y aura-t-il après le feu de paille ? La formation aura-t-elle sa place ? Le public suivra-t-il ? Pour combien de temps ?

Une limousine, un Natel en or, c’est une faute de goût?

Il y a toujours eu des comportements infantiles dans le football. Des joueurs trop jeunes et trop doués se retrouvent qui avec sa Mercedes, qui sa Porsche. Ça ne m’impressionne pas plus que ça… Les gens ne sont pas dupes.

 

Bulat Chagaev peut-il comprendre l’esprit du lieu?

Il devrait l’avoir déjà compris, je suppose. On ne peut pas faire de bonnes affaires à Genève depuis des décennies sans être bien intégré – encore que Neuchâtel, c’est loin du jet d’eau ! Ou alors les soupçons se confirmeront et la méfiance sera totale – compte-tenu aussi de ce qu’on sait déjà au sujet de la Tchétchénie et des propos tenus jusqu’ici par M. Chagaev lui-même.

 

Un club de foot est-il une machine à fric?

Un investisseur extérieur n’achète pas un club de football uniquement pour se faire plaisir, mais dans l’espoir normal d’en tirer du bénéfice- financier, symbolique, narcissique, politique. A sa décharge, si son but était de s’enrichir, Chagaev aurait acheté un plus grand club, mais NE Xamax n’est peut-être pour lui qu’un escabeau. Qu’un homme d’affaires international mette de l’argent dans un club pour le développer, ça ne me paraît pas critiquable: mais développer une équipe de football, c’est développer une région, dans le respect de ses habitants.

 

Vous vous demandez si le football n’est pas l’opium du peuple, pourquoi?

 

Karl Marx avait employé cette expression au sujet de la religion. Comme théologien protestant, je me suis permis de retourner la question contre un sport que j’aime, mais qui peut parfois devenir une quasi religion : si le football nous rend aveugles sur les réalités sociales et politiques, ne faut-il pas nous interroger sur sa fonction ? Le jour de la manifestation, quelqu’un m’a dit de laisser mon éthique entre parenthèses et d’aller seulement au match. C’est cette schizophrénie que je refuse.