SERMON ADRESSÉ À DES INTELLECTUELS CATHOLIQUES ET QUELQUES COLLÈGUES PROTESTANTS

Colloque des Recherches de Science Religieuse

Pourquoi l’Eglise ? La dimension ecclésiale de la foi dans l’horizon du salut

 Chapelle de la Maison de la Conférence des Evêques de France

Paris, 9 novembre 2011

 

Célébration oecuménique

Officiants: Michel Fédou, Marie-Jo Thiel, Denis Müller (prédication)


 

Luc 10, 1-11

 

Prédication

Chers frères et soeurs en Christ, chers amis,

 

S’interroger sur le sens et le but de l’Eglise, dans la situation de crise qui caractérise de manière singulièrement aiguë le moment présent, c’est nous remémorer d’où nous venons et c’est nous concentrer sur ce qui nous attend.

 

Nous remémorer d’où nous venons, c’est nous laisser accrocher et interpeller par la radicalité de l’appel de Jésus, au coeur même de sa passion. L’appel des soixante-douze « autres disciples » surgit immédiatement ici après celui  adressé à « un autre » un simple quidam, anonyme, qui voudrait d’abord enterrer son père ou à « cet autre », lui aussi sans nom, qui veut d’abord dire adieu à sa famille. La Nachfolge, la suivance, impérieuse, incontournable, implique de poser nos bagages, tout ce qui nous entrave, afin de voir ce qui advient et de faire ce qui convient. La femme de Lot se retourne: statue de sel ! Le disciple frileux se penche sur son passé, se laisser fasciner par l’Origine : il en perd aussitôt lumière et sel, vision et saveur. Au lieu d’annoncer le Royaume, de se laisser porter par ce qui vient, de marcher aux côtés de celui par qui le Règne de Dieu advient, ce disciple nostalgique et narcissique, ce bon bourgeois ou ce sage homme d’Eglise, ce prof consciencieux et ambitieux, chacun de nous, en somme, est mis au pied du mur.

 

Oh je sais ! J’exagère. Jésus n’est pas si radical. Jésus n’est pas si extrême. Et les disciples, les 12 premiers, puis les autres,  puis ces 72 autres, chacun avec son rôle, sa mission, c’est du passé. Ce ne sont pas des apôtres. Ce n’est pas encore l’Eglise. Ce n’est pas encore du solide, du sérieux, une maison qui dure. Ce sont juste des charismatiques itinérants, des exaltés de passage, et leur éthique, ce n’est que de l’intérim, un prélude à l’essentiel.

 

Eh bien non ! Ce n’est pas ainsi que l’Evangile voit le lien entre l’appel et la mission, le Royaume et la moisson, la transcendance de la vocation et l’immanence de l’engagement. Comme l’atteste notre récit de Luc 10 1-11, l’activité réelle de ceux qui suivent Jésus est dérivée – leur mission n’est pas dépendante du pouvoir originaire des 12, mais de la puissance eschatologique du Messager, de la conversion des coeurs et des regards opérée par Jésus. Et les 72 ne sont pas des seconds couteaux, des disciples au rabais, des collaborateurs ecclésiastiques de seconde catégorie. De même, après Pâques, la communauté ecclésiale en construction et en constitution ne tient son autorité que de la passion d’un Autre. L’Eglise participe de l’avant-dernier, alors qu’elle aspire volens nolens à faire le plein de l’Ultime et de l’Absolu. C’est précisément ce caractère avant-dernier de l’Eglise qui fait d’elle un signe fort du Royaume, un symbole pratique de l’Ultime, un signal et un témoin de vraie transcendance.

 

Comme des agneaux au milieu des loups ! Comme des messagers de paix et des contestataires de l’ordre établi ! Comme des serviteurs et non comme des représentants du Pouvoir religieux, ou du Religieux abstrait. De quoi s’attendre à bien des ennuis, comme conséquences d’un témoignage authentique et sans concessions.

 

Frères et soeurs, méditer sur le pourquoi et la finalité de l’Eglise, n’est-ce pas reconnaître que la dimension ecclésiale de la foi, pour faire vraiment signe vers le salut, passe par l’engagement au coeur de la profanité et de la laïcité du monde ? La radicalité christologique et eschatologique de l’Evangile implique de reconnaître et d’investir la profanité du monde, mais aussi d’assumer la fragilité constitutive des Eglises chrétiennes au coeur même de ce monde créé. Dietrich Bonhoeffer l’avait souligné avec grande lucidité: la radicalité peut rendre extrême, par haine du monde, le compromis peut rendre insignifiant, par peur de la vérité. Le rayonnement intense de la vérité chrétienne, sa splendeur étincelante, exige de nous une libre créativité éthique, une responsabilité à même la profanité. L’un ne va pas sans l’autre. Pas d’ecclésiologie sans éthique. Pas d’éthique sans décentrement eschatologique. Pas de transcendance hors de l’immanence, contre tous les intégrismes et tous les fondamentalismes. Pas d’immanence fermée à la transcendance du Dieu qui s’approche, au coeur de la crise, qui est notre lot.

 

Amen