SPIRITUALITÉS PLURIELLES

Dans La révolution de l’amour. Pour une spiritualité laïque, (Paris, Plon, 2010), le philosophe Luc Ferry plaide en faveur d’une spiritualité laïque. Ce concept apporterait selon lui une nouveauté sans précédent dans l’histoire de la philosophie.

Il distingue ainsi les valeurs qui émanent d’une spiritualité avec Dieu ou d’une spiritualité sans Dieu. Comment cet auteur en arrive à assimiler les spiritualités sans Dieu aux «grandes philosophies » demeure étrange, comme s’il n’y avait pas aussi de grandes philosophies qui opèrent « avec Dieu ».
Ferry tire de manière exagérée les grandes philosophies du côté de la laïcité, sans doute par une assimilation implicite entre la pensée laïque et la raison. Or la distinction majeure n’est pas à établir, de mon point de vue, entre les religions et les grandes philosophies, mais entre la pluralité des conceptions du monde et l’espace démocratique de la laïcité. Aussi bien les philosophies,  majeures ou mineures, que les religions, grandes ou émergentes, résonnent dans un espace commun, puisqu’elles émanent de sujets et de groupes humains appelés à exprimer leurs convictions et à pratiquer leurs rites au cœur du monde.

Il est heureux de voir que nous commençons à sortir enfin des ornières dans lesquelles une conception dogmatique et sectaire de la laïcité d’un côté, une affirmation autoritaire des vérités religieuses d’un autre côté nous ont conduits.

Je me demande toutefois si cette idée de spiritualité laïque proposée par l’ancien ministre français de l’Education nationale est appropriée pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés dès lors qu’il s’agit de prendre au sérieux l’universalisme démocratique et l’existence concrète des religions vivantes et vécues.

Bien sûr, on concédera sans peine à Ferry que la vie spirituelle est possible à l’être humain dans toutes les configurations possibles, et qu’il n’y a donc pas de raison de dénier la possibilité et la réalité d’une spiritualité dés-instituée ou déconfessionalisée. L’objection porte sur un autre point. La question n’est pas, en effet, de savoir si une spiritualité laïque fait sens pour un individu donné, mais s’il convient de réunir les différentes spiritualités existantes sous le toit commun d’une spiritualité laïque englobante et transversale.

Je crois plutôt à une concrétisation des religions et des spiritualités dans un espace multiculturel et démocratique qui puisse servir de cadre de référence formelle et de lieu d’expression laïque à leur coexistence pacifique. Il faut donc que les spiritualités de toute sorte se rencontrent et s’interpellent dans un espace commun pour que, sur fond de laïcité ouverte, l’humanité de l’Homme concret se développe et se renforce, par croisements et multiplications de différences et de divergences acceptées.

La spiritualité, religieuse ou laïque, n’est jamais un corpus de vérités abstraites, mais commence ou recommence toujours aussi sous la forme d’un cheminement libre de la personne. Oublier cette dimension singulière de la genèse des convictions, des pratiques et des cultures, ce serait succomber au dogmatisme et menacer la paix sociale.

 

L’Express/l’Impartial/Le Journal du Jura / publié le 24 février 2011