VOL SPÉCIAL, DE FERNAND MELGAR: UN EXAMEN DE CONSCIENCE SALUTAIRE

Je n’avais pas aimé le documentaire de Fernand Melgar sur Exit, car j’estimais, avec Marco Vannotti (« La grande imposture d’Exit », Le Temps, 7 décembre 2005, p. 19) que le cinéaste suisse d’origine espagnole s’était fait manipuler naïvement par Jérôme Sobel. Et je n’ai pas été voir la Forteresse, sans doute par crainte de retrouver certains biais identiques.

 

Hier soir, j’ai enfin vu Vol spécial, au sujet duquel j’avais lu et entendu des avis fort contradictoires. Et je m’étais résolu à ne me prononcer à son propos qu’après avoir vu le film, ce qui est la moindre des choses. Simonetta Sommaruga, que j’avais défendu sur les ondes de la Radio suisse romande contre les attaques frontales de Melgar, en a fait de même: à Bienne, elle a su trouver les mots justes devant Melgar, en reconnaissant la valeur du film, mais sans confondre le niveau du documentaire et celui de la politique gouvernementale.

 

Alors, au fait ? J’ai aimé le film de Melgar. Il est honnête, subtil, touchant, pertinent.

 

Il n’a rien de fasciste, contrairement à ce qu’avait prétendu le président du jury du Festival de Locarno en août dernier: ce qu’il donne à voir des cadres helvétiques du Centre de Frambois ou des polices romandes n’est pas une justification de la politique suisse, mais un constat humain et éthique remarquable: ces « braves » fonctionnaires font leur travail, exécutent leur mission, avec humanité, parfois avec paternalisme, d’autre fois avec sincérité – mais ils révèlent aussi les limites de la raison instrumentale. Toute proportion gardée – je pèse mes mots – les fonctionnaires pensent ici « comme » Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem: l’important, à Auschwitz, était pour Eichmann que les trains arrivent à l’heure. Les fonctionnaires suisses – très convaincus de vivre dans une démocratie authentique – ont un seul souci: que tout se passe bien, qu’il n’y ait pas de vague, pas de scandale; ils chouchoutent les requérants, ils leur promettent un traitement humain, fraternel, correct, éthique quoi. Lorsque le départ a lieu « propre en ordre », ils vivent un véritable « accomplissement ». Euphorique, et donc vite démenti.

 

Alors comme eux, comme le chef de Frambois, ou comme le très humain « Denis », nous pouvons être fiers d’être Suisses, et en même temps nous avons mauvaise conscience, nous doutons, nous éprouvons de la honte. Est-ce nos lois qui sont iniques ? Je le pense. Et partant, comme Melgar, je suis d’avis qu’il ne suffit pas de vouloir appliquer des lois iniques de manière humaine pour qu’elles en deviennent légitimes et justes.

 

Le film, qui semblait sans scénario, bascule dans l’absurde et dans le vrai quand nous nous souvenons, par la bouche de Darius Rochebin au téléjournal, que le Nigérian (Julius, je crois) que nous avions admiré à Frambois est celui-là même qui est mort à Kloten. La bonne conscience suisse s’effondre, et nous voici TOUS renvoyés à notre conscience et à notre responsabilité. Il ne suffit pas de gérer proprement le vol spécial de départ, il nous faut nous documenter et nous interroger sur le but du vol, sur ce qui va se passer à Lomé, à Kinshasa, à Lagos. La Suisse n’est pas, n’est plus une île.

 

Les requérants nous donnent ici une leçon de politique, mais aussi d’éthique et d’humanisme: comme le crie l’un d’entre eux, avec une grande dignité, un jour Dieu jugera, mais aussi nos petits-enfants. Et nous comprendrons que nous non plus, nous n’aimerions pas être traités comme ces requérants, si nous étions à Lagos, à Kinshasa ou à Tripoli…

 

La question est donc bien posée: cette Afrique et ce Tiers-monde que nous avons colonisés et pillés (les Suisses autrement et tout autant que les puissances coloniales), il faut bien qu’un jour elle nous demande des comptes, chez nous, et pas seulement aux antipodes.

 

La question, bien sûr, ne concerne pas que la Suisse. Elle touche, au minimum, l’ensemble des pays européens. Le défi est le même pour tous.

 

Et j’aimerais aussi féliciter Fernand Melgar pour l’image équilibrée et respectueuse qu’il nous donne à voir des convictions religieuses des acteurs.